
Le 28 septembre dernier, était diffusé sur les ondes de Télé-Québec, le documentaire à la fois intéressant et crève-cœur États-Unis — Enfants jetables. En tant que mère d’enfants autistes, je dois avouer que j’ai été très ébranlé de savoir qu’une telle pratique existe. Aux États-Unis, lorsqu'on ne veut plus de l'enfant qu'on a adopté, il est possible de placer une petite annonce sur internet dans le but de lui trouver une nouvelle famille. Cette pratique est appelée « rehoming » ou réadoption.
DES ENFANTS ÉCHANGÉS COMME ON ÉCHANGE UNE MARCHANDISE
Imaginez. Vous avez adopté un
enfant en provenance d'Éthiopie.
Après quelques mois passés avec cet enfant, vous faites le
constat que celui-ci ne vous convient tout simplement plus. Pas de problème. Vous allez sur internet et placez
une petite annonce comme celle-ci :
C’est
horrible, voire même inacceptable. Et c'est
pourtant ce que vivent chaque année des
milliers d'enfants aux États-Unis,
qui sont échangés comme on échange
une marchandise.
Personnellement, je trouve épouvantable
que l'on puisse remettre un enfant à
l'adoption pour des motifs d'incompatibilité de
caractère ou simplement parce que
l'on n'aime pas ses oreilles ou que l'on trouve ses pieds trop grands. Oui !
Vous avez bien lu. Certains parents retournent leur enfant pour des raisons
aussi ridicules que celle-ci.
Sans vouloir lancer la pierre à qui
que ce soit, je me demande ce que ces parents auraient fait si ces petites
personnes qu'elles jugent «
imparfaites » avaient été leurs
enfants biologiques.
ON NE CHOISIT PAS UN ENFANT : ON CHOISIT D'ÊTRE PARENT.
Je suis mère de
quatre enfants, dont deux enfants autistes et si la vie m'a appris une chose,
c'est qu'on ne choisit pas ses enfants : on choisit d'être parent. Et c'est un choix qu'on doit faire de façon responsable en envisageant toutes
les possibilités.
Il est certain qu'après deux
enfants aux cheminements plus faciles, je me suis sentie dépassée
lorsque j'ai dû faire face aux problématiques de mes deux plus jeunes.
Pour être tout à fait honnête, à un
certain moment je me suis sentie comme une parfaite incompétente. J'avais l'impression de ne
plus savoir quoi faire - «
d'avoir perdu la main ».
Mais ces enfants, j'avais fait le choix de les concevoir.
Malgré des grossesses difficiles,
je les ai portés en les aimant aussi profondément que c'est possible d'aimer et
j'aurais donné ma vie pour eux. J'avais
fait le choix de les mettre au monde en étant
pleinement consciente que la vie que je projetais avec eux puisse ne pas être aussi parfaite que je me
l'imaginais. Mais même lorsque ça n'allait pas, même avant d'avoir les diagnostics
d'autismes, jamais il ne m'est venu à l'idée, ne serait-ce qu'une seule minute,
de demander « un remboursement pour défaut de fabrication ». Oh oui ! J'ai détesté
l'autisme. Ou plutôt détesté l’impact de celui-ci sur nos vies mais
surtout sur celle de mes enfants. Et oui il m'arrive encore souvent de le détester pour les mêmes raisons. Mais j'aime mes enfants.
Jamais n'oserais leurs « faire
payer » le fait d'être différents.
LE CHOIX D'ÊTRE PARENT... JUSQU'AU BOUT.
Ma grande fille de 23 ans et son amoureux se préparent doucement à la possibilité de devenir parents. Je dois avouer que si j'ai eu peur il
y a quelques mois ayant l'impression qu'ils mettaient tous deux le fait d'avoir
un enfant sur un piédestal, je suis maintenant
soulagée de constater qu'ils ont
pris conscience de toutes les possibilités. Je
suis fière d'avoir pu transmettre cet
aspect de la parentalité à ma fille.
Des parents dans ma situation, qui se donnent corps et âme pour le bien de leur enfant à besoins particuliers, on pourrait en
citer des tonnes.
Il y a de ça
plusieurs années, j'ai eu à côtoyer
les parents d'un enfant lourdement handicapé.
Lorsque j'ai connu ces derniers, leur fils avait la vingtaine avancée. La maman de deux garçons m'avait alors raconté que lors de sa première grossesse, l'obstétricien qui l'avait accouché était en
était d'ébriété et
qu'il avait fait une utilisation abusive des forceps. Les répercussions ont été
dramatiques sur leur fils. Mais ces parents... ils ont fait leur « job » de
parents. Ils ont été présent,
aimant et ont donné le meilleur d'eux-mêmes à cet
enfant qui était pourtant à l’opposer
de l'idée qu'il s'était faite de lui au départ. Ils ont accompagné leur enfant jusqu'au jour ou plus âgés, ils
ont dû faire face au choix
difficile de le « placer » dans une maison spécialisée en
s'assurant qu'il ne manque de rien, prenant soin de le visiter et de le ramener
à la maison le plus régulièrement
possible.
Des parents qui doivent prendre la décision de placer leur enfant, à bout de ressources et épuisés ou trop vieux ou dans l'incapacité de prodiguer les bons soins à leur enfant il y en a. Et il ne me
viendrait même pas à l'idée de
leur faire quelque reproche que ce soit. Cette décision
est souvent vécue avec déchirement.
LES PARENTS BIOLOGIQUES VERSUS LES PARENTS ADOPTANTS
On serait alors porté à se poser la question suivante : dans
le cas du « rehoming », la différence résiderait-elle
dans le fait que le parent n'est pas le parent biologique de l'enfant.
Les défis
auxquels sont confrontés les
parents adoptants sont souvent différents
de ceux des parents biologiques. L'enfant adopté,
souvent fragilisé dans ses besoins les plus
primaires présentera certaines caractéristiques comportementales qui bien
que présentes chez l'enfant
biologique varieront en intensité.
(Source : Fédération des parents adoptants du Québec).
Mais les défis
auxquels ces parents sont confrontés ne
sont pas plus difficiles que ceux qu'auront à
relever par exemple, le parent biologique d'un enfant autiste très sévère. Différents certes, mais pas moins facile.
Oui, il est vrai que certains parents biologiques
abandonnent leur enfant suite à un
diagnostic d'autisme ou d'autres problématiques,
mais c'est un nombre minime comparativement aux parents qui feront tout en leur
pouvoir pour accompagner le mieux possible leur enfant.
Il est aussi vrai que certains parents d'enfants adoptés abandonneront un enfant devant une
tâche qui leur semble trop lourde, mais
beaucoup de parents font aussi le choix d'adopter un enfant handicapé.
C’est le
cas de Marie-Josée Aubin, cofondatrice de la Coalition de parents d’enfants à besoins particuliers qui a adopté ses deux fils, frères biologiques, par l’entremise du programme de la banque
mixte de la DPJ.
Au Québec,
lorsque des parents opte pour cet option, ils doivent accepter d’accueillir d’abord l’enfant
en tant que famille d’accueil.
Un enfant confié à une famille d’accueil
peut généralement garder le contact avec ses parents biologiques,
puis retourner vivre avec eux si ces derniers acquièrent des capacités
parentales suffisantes. Autrement, l’enfant
peut devenir légalement adoptable et être adopté par sa famille d’accueil.
(Source : Gouvernement du Québec)
« Brandon est arrivé à la
maison alors qu’il avait six jours. Deux ans
plus tard, Jeffrey le rejoignait. Il avait trois jours lorsque nous l’avons accueilli. »
Avec les années les
diverses problématiques de santé font surface. Multiples allergies,
asthmes, TDA/H et autisme.
« Jeffrey était un enfant difficile, qui ne
dormait jamais, opposant, colérique.
On a eu un diagnostic TDA/H assez tôt et
fait les suivis qui s'imposaient. C'était
ultra difficile avec lui. À 4 ans,
alors que nous nous avions un suivi en neuropsychologie pour de l'aide
parentale, le neuropsychologue nous a carrément
demandé de réfléchir à l'option de ne pas adopter Jeff pour
sauver ce qui restait de notre famille. J'ai tellement pleuré quand il a dit ça, car pour moi il était impensable d’abandonner mon fils. Je n'aurais pas
su vivre avec cette décision,
jamais. Et je n'ai jamais regretté mon
choix d'aller vers l'adoption. »
Mais dans le cas de la pratique américaine du «
rehoming » ou réadoption, le problème ne
viendrait-il pas plutôt du
fait que ces parents, comme bien des parents d'enfants biologiques, sont tout
simplement incapables de faire passer la responsabilité qu'ils ont vis-à-vis
l'enfant en avant de leurs désirs
personnels ?
QUAND L'ADOPTION TOURNE MAL
Il est triste et même
inacceptable que des enfants, parce qu'ils se sont fait rejeter à répétition, deviennent persuadés qu'ils sont non aimables. Et si
certains comportements de violence peuvent apparaître
chez un enfant rejeté par
ses parents, ces comportements ne sont pas moins différents que ce que certains enfants, par exemple autistes
feront bien malgré eux subir à leurs parents. Et attention ! Je ne
dis pas ici qu'une personne autiste est nécessairement
une personne violente. Mais une personne en crise reste une personne en crise
et ce genre de comportement peut facilement devenir difficile à gérer à l'adolescence ou à l’âge
adulte.
« Les crises étaient incroyablement intenses. Ils
hurlaient, frappaient, bavaient, se lançaient
devant les voitures, se déshabillaient
pour se rouler, nus, dans la neige. En auto, ils se détachaient pour nous frapper. On a dû éviter
une centaine d’accidents ! »
On peut lire également
ceci :
« Ils [les parents adoptifs]
savaient que les enfants québécois offerts en adoption étaient, dans la plupart des cas, de
petits écorchés de la vie. « On n'était pas sûrs de vouloir s'embarquer là-dedans.
» Alors, ils s'étaient tournés vers
la Russie. « En fin de compte, c'était la même chose, mais à l'époque, ce n'était pas dit. »
Sans vouloir porter de jugement, je pose la question
suivante... et si cet enfant avait été votre enfant biologique ? Si cet
enfant n'était pas le résultat d'abandons multiples, mais autiste,
l'auriez-vous abandonné aussi
? Parce que des parents d'enfant autistes qui ont à affronter au quotidien le même
genre de situation elles sont nombreuses.
UN ENFANT C'EST UNE BOÎTE À SURPRISE
Après le
visionnement du reportage, après
plusieurs lectures sur un sujet qui m'a profondément
bouleversé, je ne peux faire que le
constat suivant. Des bons parents comme des mauvais parents, il y a autant du côté des
parents adoptants que du côté des parents biologiques.
Mais malheureusement, dans les deux cas, il y a ces parents
qui oui veulent un enfant, mais un « enfant
rêvé ». Un enfant qui arrivera sans problème ou difficulté. Mais la réalité étant ce qu'elle est, ces derniers
seront parfois déçus et rejetteront l'enfant
parce qu'il n'est pas conforme à ce
qu'ils avaient imaginé. Peut-être les agences d’adoption devraient-elles prendre le
temps de mieux préparer le parent à ce qui pourrait l'attendre ? Peut-être que les parents adoptants
devraient aussi se faire à l'idée que comme pour toute grossesse, il
est possible que l'enfant ne corresponde pas à
l'image qu'il avait de lui.
Lorsque nous sommes parents, nous le sommes pour la vie. Un
enfant, adopté ou non, c'est une boîte à
surprise. Combien de parents d'enfants pourraient tenir le même discours via leur enfant
biologique ?
Toujours dans le même
article de La Presse cité précédemment,
un représentant de PETALES Québec,
un organisme communautaire offrant des services de soutien et de l’entraide pour les parents d'enfants
présentant des Troubles de l'attachement
mentionne ceci : « Rappelez-vous que, si on ne
lui trouve pas une nouvelle famille adoptive, ce garçon sera à la
charge de l'État jusqu'à ses 18 ans...»
Personnellement, il me semble que ce qui devrait ressortir
de cet état de fait serait plutôt : «
rappelez-vous que ces enfants abandonnés
seront, pour la plupart d'entre eux, ballottés d'une
famille d'accueil à une autre jusqu'à leur majorité, ce qui ne fera qu'accentuer leur sentiment de colère, de honte et de rejet et fera en
sorte qu'ils développeront pour plusieurs
des problématiques de santé mentale ou comportementale plus
grande. »
De votre côté, quelle réflexion faites-vous suite au documentaire États-Unis — Enfants jetables et de l'article Quand l'adoption tourne
au cauchemar ?


Vous pouvez également lire cet article sur la page Facebook de Aube Labbé où il a été publié en primeur le 22 octobre 2016. Quelques témoignages sont également disponibles directement sous l'article.
