PSYCHOLOGIQUEMENT FRAGILE

samedi 29 octobre 2016

Parents, Enfants, Autistes, Trouble du spectre de l'autisme, Détresse, Suicide, Épuisement



PSYCHOLOGIQUEMENT FRAGILE...

OU DES PARENTS D'ENFANTS AUTISTES AU BOUT DU ROULEAU ?


Vendredi matin, comme je le fais tous les matins après le petit déjeuner qui chez nous se prend le plus souvent à cinq heures trente, je prends un petit moment pour moi où je vais planifier ma journée, prendre mes courriels, consulter mon fil de nouvelles Facebook avant de commencer la scolarisation à la maison de mes enfants.

La première nouvelle que jai lue était celle-ci : La maman de deux enfants autistes se suicide en se jetant d'une deuxième étage. Elle était psychologiquement fragile. Et cest classé dans les faits divers.

Je veux bien comprendre que pour beaucoup de personnes une mère denfant autiste qui se suicide on peut classer ça dans les faits divers, mais pour moi qui est aussi mère de deux enfants autistes ainsi que pour beaucoup d'autres parents, ça fait plutôt partie dune réalité qui est malheureusement possible. Et que si cet événement a eu lieu en France, je peux déjà vous dire que si ça continue, des histoires dhorreur comme ça on va en avoir aussi au Québec.

Je nen reviens pas. Pour en arriver à la conclusion quune mère denfant autiste, et ici de deux enfants autistes, sest enlevée la vie parce quelle était « psychologiquement fragile », il ne faut vraiment pas comprendre ce que c'est que de vivre lautisme au quotidien.


UNE RÉALITÉ QU'ON NE VOIT PLUS


Je le sais qu'actuellement, cest bien à la mode de dire que lautisme cest beau et que certains plateaux de télé tels que Tout le monde en parle sarrachent les témoignages dadultes autistes. On nous bombarde dautistes fonctionnels depuis près deux ans. De personnes qui semblent avoir eu un parcours pas trop difficile et qui semblent s’être assez bien adaptées à la société. Ce nest peut-être pas le cas de tous, mais une chose est certaine, si ces personnes parlent de leurs difficultés, on doit assurément les couper au montage.

Mais les parents denfants sévères ou modérés, où sont-ils ?

Où sont les parents dont les enfants reçoivent un diagnostic de TSA nécessitant un soutien de niveau 1, mais qui cumulent une quantité dautres diagnostics parce que lautisme, ça vient aussi souvent avec un lot de comorbidités ?

Où sont les parents qui en arrachent au quotidien, qui se demandent comment ils vont arriver à passer à travers leur journée parce quils ont dormi à peine deux heures la nuit précédente ?

Où sont les parents qui se mettent à stresser dès que le téléphone sonne parce qu'ils ont peur de ce que l’école ou la garderie va leur dire ?

Où sont les parents qui nont plus de vie, parce que pour le bien de leurs enfants ils ont décidé de se consacrer exclusivement à eux, mais qui sont épuisés parce quils ne sattendaient pas à ce que la charge de travail soit aussi lourde ?

Où sont les parents qui peinent à joindre les deux bouts ? Lautisme, ça coûte cher lorsquon cumule les divers outils à acheter ou à mettre en place. Lorsqu'on cumule les séances dorthophonie et d'ergothérapies, pour ne nommer que ceux-là. Sans compter le fait que chaque rendez-vous est souvent un temps non travaillé ?

Où sont les mères monoparentales qui se retrouvent à devoir tout gérer, seule. Ces mères qui sont incapables de trouver ou de garder un emploi, parce quelles cumulent les rendez-vous avec les divers spécialistes et intervenants de leur enfant ou parce qu'elles peuvent être appelées à devoir quitter à tout moment leur travail suite à un appel de l’école ou de la garderie.

Où sont-ils ces parents ? On ne les voit plus.


DES CHOIX QUI N'EN SONT PAS


Cette année, ça a fait 10 ans que je suis à la maison. Je suis à la maison non par choix, mais parce que mes deux derniers enfants ont reçu des diagnostics dautisme à différents niveaux et que par la force des choses, jai dû rester à la maison.

Comme beaucoup de mamans, lorsque je suis tombée enceinte, je me disais que jallais passer un an ou deux à la maison pour ensuite retourner sur le marché du travail. Mais ça na jamais été possible.
Je sais pertinemment que des enfants, ça peut bouleverser bien des choses dans notre vie. Mais bon, comme toutes les mères lorsquon est enceinte et quon pense à nos enfants à venir, on ne simagine pas que le contrat d’être parent peut aussi venir avec une clause de « besoins particuliers ». Une clause qui pour certains, nous occupera vingt-deux heures sur vingt-quatre.

Étais-je préparée au fait que ma vie serait chamboulée à ce point ? Jamais.

Étais-je préparée au fait que je devrais renoncer à quatre-vingt-dix-neuf pour cent de mes projets, de mes rêves ? Jamais.

Mes enfants je les aime. Ils sont la raison pour laquelle je me lève chaque matin. Mais de dire que je trouve notre vie facile et que si l'on mavait donné le choix je l'aurais choisi telle qu'elle est, pour eux et pour nous - JAMAIS.

On ne choisit pas de ne dormir que deux heures par nuit par moment. Mes enfants ont respectivement six et neuf ans. Actuellement, nous sommes encore dans une période où ils sont du mal à sendormir et où ils commencent leur journée à trois heures trente de la nuit. Il y a des parents denfants autistes de vingt et de trente ans qui vivent aussi la même chose. Parce que lautisme, ça na pas d’âge. Un enfant autiste ça devient un adulte autiste.

On ne choisit pas de devoir faire huit menus différents chaque jour. Mes enfants ils ne sont pas difficiles ni capricieux, mais comme beaucoup dautres enfants autistes ils ont de grosses problématiques sensorielles. Manger, cest une expérience qui stimule tous vos sens. Il y a des jours, souvent mêmes, où je dois encore faire manger mon fils de neuf ans parce que pour reprendre ses mots, il y a un petit cadenas dans sa tête qui fait que son bras arrête de fonctionner lorsque le fait de manger lui demande trop au niveau sensoriel.

On ne choisit pas de devoir consacrer son moindre temps libre à sinformer sur lautisme. À lire tout ce quil y a de livres sur le sujet en espérant être assez informé pour pouvoir aider un tant soit peu son enfant.

On ne choisit pas de passer une majeure partie de la journée à stimuler son enfant de mille et une façons. On le fait parce quon a appris que si on attend après certains services, on risque dattendre longtemps. On le fait parce qu'on sait que le temps, c'est ce qui peut faire la différence entre un enfant plus fonctionnel et un autre qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout.



UNE RÉALITÉ FAITE D'ATTENTE ET DE COMBATS


La réalité lorsqu'on est le parent d'un enfant autiste, c'est qu'on passe notre vie à devoir se battre et à attendre. On se bat pour à peu près tous les services existants. Des services qui sont de plus en plus coupés. Des services qui sont souvent même inexistants selon la région habitée. On se bat pour avoir accès à des évaluations diagnostics. Lorsque l'on nous croit enfin, on nous met sur une liste dattente pour l’évaluation. Lorsquon a enfin un diagnostic, on attend pour les services. On se bat pour avoir les allocations, le peu de sous que le gouvernement veut bien nous octroyer. Un gouvernement qui pratique lart de couper dans une enveloppe pour en avantager une autre.

La réalité, cest que plus ça va, plus les parents ont du mal à avoir accès à ces allocations parce que le gouvernement ne cesse de resserrer les critères dadmissibilité. Quon vous demande de justifier encore et encore le pourquoi vous avez besoin de cette aide. Et que si vous avez enfin cette aide, vous devrez continuer de vous justifier jusqu’à ce que votre enfant atteigne l’âge de dix-huit ans, peu importe le niveau de soutien de ce dernier. Ce qui fera en sorte que vous devrez encore une fois courir les rendez-vous et dans plusieurs cas, repasser certaines évaluations pour garder une aide qu'on peut vous retirer à tout moment si le fonctionnaire responsable de votre dossier décide que selon lui, vous ne cadrez plus dans les critères. Un fonctionnaire qui ne connaît rien de la réalité quotidienne des parents qu'on lui attitre.

La réalité, c'est que de devoir se battre constamment, ça finit par être épuisant. Et que lorsque vous demandez de laide parce que vous êtes à bout de souffle et de ressources, vous nen avez pas.

La réalité cest que le répit est de moins en moins accessible, peu importe les régions au Québec. Que du répit, il ny en a pas en région parce que si certains parents reçoivent une enveloppe pour celui-ci, c'est une chance de pouvoir l'utiliser parce que des maisons de répit ou du gardiennage spécialisé, il n'y en a pas. Que vous devez faire deux, trois et quatre heures de route avant de trouver une maison de répit de confiance. Et si vous n'utilisez pas les sous octroyés, on jugera que vous n'avez pas besoin de répit et les sommes seront attribuées à une autre personne.

La réalité cest qu’à force de devoir se battre, à force de devoir brûler la chandelle par les deux bouts, on se retrouve avec des parents épuisés, en « burnout » et en dépression. Des parents qui, sils nont pas les moyens daller au privé, attendront encore pour avoir accès à un psychologue.


L'HEURE DU « WAKE-UP CALL » A SONNÉ


Que va-t-il falloir quil arrive pour quun véritable « wake-up » call se fasse au Québec ? Qu'on comprenne enfin que l'autisme, c'est loin d'être une partie de plaisir et qu'on prête enfin une oreille attentive aux parents et pas seulement à d'éminents spécialistes qui ne connaissent rien de la réalité sur le terrain.

Ces éminents spécialistes qui, avec les coupes budgétaires que nous vivons et le peu daide quon nous donne, suggèrent quon devrait remettre dans les mains des parents lintervention précoce de leur enfant autiste.

Personnellement, j'ai juste peur pour lavenir de ces parents déjà épuisés.

Jai peur douvrir un jour la section faits divers dun journal du Québec ou mon fil de nouvelles Facebook et que le premier message ou article que jy lirai ce matin-là sera :

La maman dun enfant autiste se suicide en se jetant du 8e étage.

Elle était psychologiquement fragile.



Vous pouvez également lire cet article sur la page Facebook de Aube Labbé où il a été publié en primeur le 29 octobre 2016. Quelques témoignages sont également disponibles directement sous l'article.